Guyotakus persans, l’enfance de l’art

Jusqu’à mes 12 ans j’ai vécu au bord du Golfe Persique dans de la ville portuaire d’Abadan en compagnie de mes parents et mes deux soeurs. Nous vivions une vie « maritime » très éloignée de ce que le commun des persans peut connaître. L’une de ces différences était la consommation de poissons fraîchement pêchés dans le golfe par les marins « bandaris » à bord de leurs boutres traditionnels encore munis de leurs voiles. Parfois le week-end on allait se promener à Khoramshahr pour manger des grillades de poisson en bordure de fleuve.

J’accompagnais souvent ma mère au marché au poisson pour acheter des « Soubours », des « Sangsars », « Shirs » et « Hamour » …etc connus pour leurs chères fines et goûteuses. Les recettes de cuisine de ces poissons étaient souvent des mélanges entre les recettes persanes et celles venues du continent indopakistanais,… épicées et aigre douces, sans doute héritage apporté par les marins commerçants d’Abadanis et de Boushehris.

On n’avait pas de poissonnier attitré. Ma mère préférait déambuler dans les allées du marché pour choisir ce qui lui semblait le meilleur au point de vu prix et fraîcheur. C’était pour moi l’occasion de voir des étales tous biens achalandés et présentant des espèces très variées de poissons d’eau saumâtres et d’eau de mer car nous vivions au milieu d’un delta. Des gros morceaux de glaces tentaient tant bien que mal de contrer les effets de la chaleur matinale et préserver les poissons si fragiles. Je ne vous parle pas de l’odeur d’un marché au poisson sous les tropiques….

A cette époque, la civilisation du plastique n’avais pas encore envahi notre vie quotidienne et le poisson était emballé dans plusieurs feuilles de journaux pour absorber l’humidité. Je suivais évidemment toutes les étapes de la préparation jusqu’à la marmite.

Sur la route du retour vers la maison, je n’avais d’oeil que pour une queue de poisson qui dépassait parfois du panier des commissions. Une fois à la maison le temps que ma mère se prépare à cuisiner, j’avais un peu de temps pour déballer et observer la bête. Je le touchais d’un doigt, je jouais avec ses nageoires, j’ouvrais sa bouche pour contempler sa langue ses dents et ses branchies.

Ce qui était drôle c’est que parfois un transfert d’encre s’opérait entre le journal et la peau du poisson alors on pouvait lire les caractères d’imprimeries transférés à l’envers sur les écailles du poisson. Ce n’était pas grave puisqu’on enlevait les écailles et on lavait le poisson avant sa préparation. Mais je trouvais ça intéressant.

Parfois le poisson acheté au marché portait sur lui des traces d’encre noire, peut-être de l’encre de sèche…et c’est l’inverse qui se produisait et l’on pouvait voir les formes du poissons marquer le journal et là c’est la mixture entre les caractères d’imprimeries et la trace du poisson qui m’amusaient. J’imagine que tout ceci était le début d’une vocation artistique…

Mon intérêt grandissant pour les poissons j’avais fini par avoir un aquarium d’eau douce avec des poissons rouges pour compagnons. Mon intérêt grandissant pour les aspects anatomiques et biologiques des poissons et sans doute espérant favoriser en moi une vocation de chercheur scientifique, ma mère avait accepté de m’acheter deux petits poissons au marché pour que je puisse opérer dissections et expérimentations de mon choix.

Évidemment pour suivre ce que je pouvais voir dans mes livres j’ai commencé par faire des croquis et dessins. n’arrivant pas à imiter à perfection les plies des branchies et la multitude des écailles je me suis souvenu de l’impression de l’encre de sèche sur le journal. Alors j’ai badigeonné le poisson avec de l’encre de calligraphie et essayé de faire des empreintes sur papier à dessin malheureusement trop raide. N’ayant pas de papier plus souple à ma disposition je me suis résigné à utiliser des feuilles de journaux. j’était satisfait de mes résultats. J’ai aussi expérimenté la méthode sur tous ce dont je pouvais attraper dans les ruisseaux et canaux du voisinage. Les crapeaux et les tortues s’en souviennent encore.

La période de la vie qui a suivi fut moins heureuse. Ma vie innocente faite d’expérience, de jeux et de bonheur fut envahie par la révolution iranienne et la guerre imposée par le voisin irakien.

Aujourd’hui 35 ans après ces premières expérimentations enfantines je tente à nouveau des empreintes de poissons dans ma nouvelle vie bretonne aux antipodes du Golfe Persique.

Mai 2011, Râmine

Fresque pour la Ligue contre le Cancer dans le hall du Leclerc Portes de Gouesnou A bord de la Belle Poule, de Savannah à New York, 2012